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À gauche, des membres de la milice Omakaitse à Pärnu, en Estonie, le 8 juillet 1941. Source : Base de données photographiques des Archives nationales. À droite, Veerta Kartus quand elle était jeune. Source : Pinterest

La grand-mère de Kaja Kallas faisait-elle partie d’une organisation collaborationniste ?

Création : 7 février 2025

Auteur : Nicolas Turcev, journaliste

Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste

Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun

Secrétariat de rédaction : Fanny Velay, journaliste stagiaire

Source : Compte Facebook, le 29 janvier 2025

Depuis plusieurs années, Kaja Kallas, l’ancienne première ministre estonienne désormais à la vice-présidence de la commission européenne, est soupçonnée d’être l’héritière d’une famille ayant pactisé avec les nazis. Rien ne permet pourtant de l’affirmer.

La famille de Kaja Kallas n’en finit plus de collectionner les prétendues sympathies nazies. La nouvelle haute représentante de l’Union européenne, pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, vice-présidente de la Commission européenne et ancienne première ministre estonienne, est, depuis plusieurs mois, la cible d’une désinformation récurrente visant à lui attribuer un héritage familial collaborationniste. Sans que ces allégations soient soutenues par des preuves.

Après l’arrière-grand-père paternel de Kaja Kallas, Eduard Alver, accusé à tort d’avoir dirigé une milice aux ordres du troisième Reich, c’est au tour de sa grand-mère maternelle d’être suspectée d’avoir fait partie de cette structure. Cette dernière aurait été « membre d’une organisation de collaborateurs de l’Allemagne nazie, déportée en 1949, amnistiée en 1959 », croit savoir un internaute, qui cite un article du site International Reporters, épinglé par Reporters sans frontières pour ses sympathies avec le Kremlin.

D’après ce texte, l’aïeule de la diplomate aurait été membre de l’Omakaitse (gardien de la maison en estonien), une milice fondée en 1917 pour conquérir l’indépendance de l’Estonie, puis utilisée par les nazis comme force de soutien collaborationniste pour contrôler le pays au cours de la Seconde Guerre mondiale. Sans pouvoir l’exclure catégoriquement, cette affirmation semble toutefois sans fondement.

Aucun élément matériel

Le destin de la grand-mère maternelle de Kaja Kallas, Veera Kartus, professeure d’allemand désormais décédée, est moins connu que celui de son arrière-grand-père paternel, Eduard Alver, acteur central de la guerre d’indépendance estonienne (1918-1920) en tant que commandant des forces paramilitaires de la Ligue de défense estonienne.

Les accusations de collaborationnisme visant la famille de Kaja Kallas se concentrent d’habitude sur le profil de cet homme politique, en raison de l’héritage du Kaitseliit, l’organisation qu’il dirigeait. Dissoute en 1940 à la suite de l’invasion soviétique, certains de ses membres ont rejoint l’Omakaitse, qui elle a bel et bien collaboré avec l’Allemagne d’Hitler de 1941 – date à laquelle le Reich lance l’opération Barbarossa et envahit l’Estonie – à 1944. Seul problème : Eduard Alver est décédé en 1939, soit deux ans avant la prise du contrôle de son pays par les nazis.

Quant à Veera Kartus, qui n’a alors aucun lien de parenté avec Eduard Alver, son nom n’apparaît pas dans les 1 337 pages du rapport de la Commission internationale estonienne d’enquête sur les crimes contre l’humanité paru en 2006. Lancé en 1998 par le président de l’époque Lennart Meri, ce comité visait à faire la lumière sur les exactions commises lors de la Seconde Guerre mondiale, y compris celles commises par l’Omakaitse, citée à 65 reprises dans le volume.

En revanche, le père de Veera Karthus, Ants Rohtla, a lui été accusé par l’URSS d’avoir été membre de l’Omakaitse, comme l’indique l’Institut estonien de la mémoire historique aux Surligneurs. Il a été condamné en 1944 à dix ans de travaux forcés dans les camps du Goulag, notamment pour avoir participé à des actions « anti-soviétiques » en juillet 1941.

Quand bien même, avoir été membre de cette milice ne signifiait pas forcément être complice de crimes perpétrés ou ordonnés par les troupes allemandes. D’après le rapport de la Commission, environ 1 000 à 1 200 hommes de l’Omakaitse ont participé à des actes criminels, dont le meurtre de centaines de Roms et de Juifs. Soit « seulement » 2,5 à 3 % des 40 000 membres de l’organisation recensés par le groupe d’experts en février 1944.

À partir de cette date, face à l’avancée de l’Armée rouge, le gouvernement collaborationniste estonien oblige tous les hommes de 17 à 60 ans qui ne font pas déjà l’objet d’un ordre de mobilisation à rejoindre l’Omakaitse. Autrement dit, en pratique, de nombreux Estoniens vivant aujourd’hui comptent parmi leurs ancêtres des membres de cette milice, mais tous n’ont pas eu du sang sur les mains.

La déportation a bien eu lieu

En revanche, Veera Kartus a bien été déportée en Sibérie par le pouvoir soviétique en 1949 avec le reste de sa famille, dont sa fille de six mois, Kristi Kartus, la mère de l’actuelle Haute représentante de l’Union, Kaja Kallas. Pour certains internautes, cela démontrerait que la grand-mère de l’ancienne Première ministre estonienne a bien collaboré avec les Allemands. La déportation serait une sanction contre elle. Or, son éloignement relève plutôt d’une punition collective infligée à la famille de l’opposant au régime qu’était son père.

La déportation des aïeuls de Kaja Kallas s’est produite le 25 mars 1949, lors d’une grande purge de 90 000 habitants des pays baltes et qui « vise avant tout la paysannerie réticente – ou parfois résistante – face à la collectivisation de l’agriculture menée par les soviétiques, resitue Emilia Koustova, maître de conférences au département d’études slaves de l’université de Strasbourg. Elle n’est pas conçue par les autorités soviétiques comme étant destinée à punir la collaboration, même si cet argument a pu être invoqué. » 

L’Institut estonien de la mémoire historique précise que les familles des personnes arrêtées dans les années précédentes pour des raisons politiques étaient l’un des « groupes cibles » des déportations de 1949. D’après l’organisme, Veera Kartus et sa famille ont donc été déportées en raison de l’emprisonnement de son père, Ants Rohtla. En revanche, « il n’existe aucune preuve que Veera Kartus ait participé à des crimes contre l’humanité durant la Seconde Guerre mondiale », conclut l’Institut estonien de la mémoire historique.

D’où viennent les accusations contre la famille de Kaja Kallas ?

Comme le relève le site de fact-checking Mythdetector, les accusations portées à l’encontre de la famille de la diplomate émanent directement du gouvernement russe. En 2022, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, évoquait une « forte tradition familiale » en parlant du supposé héritage collaborationniste de Kaja Kallas, alors à la tête de l’exécutif estonien.

Des accusations similaires avaient été réitérées sur Pervy Kanal, la première chaîne russe, par Alexey Esakov, un citoyen russe favorable à la politique du Kremlin, expulsé d’Estonie en mai 2022 pour avoir « incité à la haine ».

Depuis le début du conflit en Ukraine, Kaja Kallas a multiplié les déclarations offensives contre le Kremlin, renouvelées lors de son audition pour le poste de Haute représentante de l’Union européenne. À la tête du gouvernement estonien, son pays s’est engagé à donner 0,25 % de son PIB annuel en aide militaire à Kyiv. La Russie, pour sa part, a déclenché des poursuites contre la responsable européenne début 2024 pour avoir « détruit des monuments soviétiques ».

Contactés, le gouvernement russe et le bureau de Kaja Kallas n’ont pas répondu à nos sollicitations.