Mouvement de contestation en Iran : la gauche est-elle murée dans le silence ?
Auteur : Nicolas Turcev, journaliste
Relectrice : Clara Robert-Motta, journaliste
Liens d’intérêts ou fonctions politiques déclarés des intervenants à l’article : aucun
Secrétariat de rédaction : Nicolas Turcev, journaliste
Source : Compte Facebook, le 15 janvier 2026
Sur les réseaux sociaux et dans certains médias, la gauche institutionnelle et militante est accusée de ne pas s’exprimer sur le mouvement de contestation en Iran, dont le bilan meurtrier s’alourdit de jour en jour. Mais un recensement des prises de parole des responsables politiques et des syndicats montre le contraire.
Malgré le black-out imposé par les autorités iraniennes, la brutalité de la répression qui s’abat sur le mouvement de protestation contre le régime est incontestable. Entre 3 428 et 20 000 personnes auraient été tuées par les forces de sécurité de la République islamique depuis le début de la contestation, selon les différents bilans des ONG.
La protestation est partie, le 28 décembre, d’un mouvement de colère des commerçants du Bazar de Téhéran contre l’inflation et la crise économique qui a fait exploser le prix des produits. Mais très rapidement, d’autres sphères de la société – les femmes et la jeunesse, notamment – se sont jointes au mouvement, abreuvant les cortèges de slogans dirigés contre l’élite politique et le guide suprême, l’ayatollah Khamenei.
En France, les réactions politiques se sont multipliées à mesure que la répression s’intensifiait, faisant apparaître une relative unanimité de la classe politique, condamnant la violence meurtrière employée par le régime contre les manifestants.
À l’exception de la gauche ? D’après plusieurs internautes, les responsables politiques et militants progressistes auraient accueilli le soulèvement iranien avec un « silence assourdissant ».
Une mobilisation de solidarité « avec les Iranien-nes en lutte […] contre leur dictateur » est pourtant prévue à Paris, place du Panthéon, le 17 janvier à 15h, à l’appel d’organisations féministes et issues de la diaspora. Un événement auquel une grande partie des forces de gauche ont annoncé participer, dont les principaux syndicats (CGT, FSU, CFDT, Unsa et Solidaires) et partis politiques des gauches (Parti socialiste, La France insoumise, Les Écologistes…).
Avant même le 13 janvier, jour de l’annonce de ce rassemblement, un examen attentif des prises de parole des élus, chefs de partis, porte-paroles et comptes officiels de gauche invalide la thèse du silence sur les événements en Iran. Si leur contenu peut légitimement être débattu, Les Surligneurs ont identifié de nombreuses prises de parole soutenant les manifestations. Et ce, dès les premiers jours de la contestation.
Des prises de position dès le 1er janvier
Le 2 janvier, cinq jours après le début des manifestations, plusieurs élus publient une tribune dans le Nouvel Obs dans laquelle ils « réaffirme[nt] le droit du peuple iranien à manifester pacifiquement, à la liberté d’expression et à la dignité humaine », et condamnent « la répression violente des citoyens manifestants [qui] constitue une violation flagrante des engagements internationaux de la République islamique ».
Le texte est signé par les membres du Comité parlementaire pour un Iran démocratique (CPID), composé de trois élus de gauche, la députée écologiste Christine Arrighi, l’ancien député communiste André Chassaigne et le député socialiste Hervé Saulignac, ainsi que de deux élus de droite, le député LR Philippe Gosselin et le sénateur Horizons, Vincent Loualt.
Du côté de l’état-major des principaux partis de gauche, le patron du Parti socialiste, Olivier Faure, a affirmé sur X, le 1er janvier, que « le peuple iranien ne se résignera jamais à la camisole des mollahs ». Un soutien qu’il a renouvelé à plusieurs reprises, les 7, 8, et 9 janvier, imité par l’eurodéputée socialiste, Chloé Ridel, qui a manifesté sa « solidarité avec le courageux peuple iranien », et par le chef de file des sénateurs PS, Patrick Kanner.
Le 13 janvier, le parti à la rose publie un communiqué officiel qui « condamne l’horreur de la répression » en Iran, « exige la libération immédiate des prisonniers politiques » et « réclame la liberté d’expression » au pays des mollahs.
Le même jour, lors d’un point presse, la députée socialiste franco-iranienne Ayda Hadizadeh dénonce le « massacre du peuple iranien » et réclame au gouvernement de solliciter l’Europe pour mettre en place des « couloirs humanitaires » visant à acheminer de l’aide vers les hôpitaux iraniens.
Le lendemain, le 14 janvier, les sénateurs socialistes demandent à leur tour à l’exécutif d’inscrire les gardiens de la révolution, la milice du pouvoir iranien, sur la liste des organisations terroristes et de convoquer une réunion du Conseil de sécurité des Nations unies.
LFI dénonce la volonté de « polémiquer »
Chez La France insoumise, le leader de facto du parti, Jean-Luc Mélenchon, s’exprime lui aussi dès le 1er janvier sur X. « Les manifestations populaires en Iran témoignent de l’impasse d’un pouvoir religieux à gérer une société développée sans la bâillonner. Un peuple comme le nôtre regarde toujours avec sympathie l’insoumission populaire qui affirme le droit à une vie digne », écrit le triple candidat à la présidentielle.
Il dénonce ensuite le « soutien [du] Mossad » au mouvement de protestation, voyant dans l’intervention des renseignements israéliens une volonté d’« exaspérer les tensions entre iraniens ». Une remarque critiquée à l’extrême droite par le député Rassemblement national Julien Odoul, qui y voit une saillie « antisémite », sans autre précision.
À la suite de Jean-Luc Mélenchon, la plupart des cadres du parti insoumis ont manifesté leur soutien au soulèvement en Iran, comme l’a documenté Libération. « Soutien et solidarité au peuple iranien qui brave la répression », écrit le 1er janvier la présidente du groupe de gauche radicale au Parlement européen, Manon Aubry, qui souhaite la fin du « régime théocratique ». « Vive le courage du peuple iranien qui se mobilise contre la vie chère et pour ses droits » a déclaré, pour sa part, le coordinateur national des Insoumis, Manuel Bompard.
L’accent mis sur les motifs économiques qui ont conduit, dans un premier temps, à la mobilisation en Iran, a valu plusieurs critiques à La France insoumise. En réaction au message de Manuel Bompard, la sénatrice PS Laurence Rossignol a dénoncé une « réduction des causes de la révolte [qui] est un crachat sur les tombes des centaines de jeunes filles et garçons, de militantes, pendus, violés, disparus dans les prisons de la dictature islamiste et des mollahs ».
Invité sur BFMTV le 12 janvier, Manuel Bompard a fustigé une volonté de « polémiquer ». « Évidemment qu’il y a un mouvement de contestation contre le régime des mollahs depuis des années et des années en Iran. Mais il y a eu […] avant le jour de l’an un nouveau déclenchement de manifestations [dont] le point de départ était […] la situation économique, la dévaluation, l’inflation […]. À aucun moment on a dit que les revendications […] du peuple iranien se réduisaient à une simple contestation économique », a clarifié le responsable.
Lequel ajoute qu’il ne souhaite « ni les mollahs ni le Chah », écartant l’hypothèse d’un retour de la monarchie grâce au fils de l’ancien Chah d’Iran, Reza Pahlavi, exilé aux États-Unis et l’un des potentiels candidats à la succession à la tête de l’Iran en cas de chute du régime.
Évoquant un « massacre organisé des opposants », Jean-Luc Mélenchon a appelé, le 14 janvier, à une sortie de crise par l’organisation « d’élections libres avec liberté de candidature », et s’est opposé à une intervention militaire. Les Etats-Unis de Donald Trump continuent de menacer l’Iran avec de potentielles frappes en cas de durcissement de la répression. Cette option ne « faciliterait pas [l’]amplification » de la « révolution citoyenne » en cours en Iran, juge le leader insoumis.
Le « magnifique » peuple iranien
Les Ecologistes ont, pour leur part, communiqué dès le 5 janvier sur leur page Instagram : « Une nouvelle fois, répression inacceptable des manifestations en Iran. Les Ecologistes soutiennent le mouvement de contestation et condamnent sans réserve ces violences du régime tyrannique des mollahs, assumées au plus haut niveau par l’ayatollah Ali Khamenei. »
Le 9 janvier, sur X, la secrétaire nationale du parti, Marine Tondelier, a loué le « magnifique » peuple iranien « luttant pour ses droits » face à la « violence » et la « censure » déployés par les autorités. Un sentiment renouvelé, deux jours plus tard, dans une communication officielle des Ecologistes en soutien aux « forces démocratiques, écologistes et progressistes » en Iran.
« L’Iran a les ressources humaines, culturelles, sociales et politiques pour construire son avenir par lui-même, sans dictature religieuse ni retour à une dynastie autoritaire, pantin de puissances étrangères. Le peuple iranien doit pouvoir décider librement de son avenir, sans confiscation ni ingérence », écrivent Les Ecologistes.
Le Parti communiste français s’est, lui, fendu d’un communiqué de soutien dès le 5 janvier. Le PCF se dit « solidaire du mouvement de protestation du peuple iranien contre la dictature théocratique » et soutient que « c’est au peuple iranien, et à lui seul, de décider de son avenir après qu’il aura fait chuter cet odieux régime islamiste ».
Le 11 janvier, le secrétaire national Fabien Roussel fait à nouveau part de sa « solidarité » au peuple iranien, « qui fissure de l’intérieur un régime qui croyait tout contrôler ». « Le régime doit tomber », réaffirme, le 13 janvier, dans les colonnes de l’Huma, le responsable des questions internationales du PCF, Vincent Boulet, invitant la France à exercer des « pressions politiques et diplomatiques ».
Un rassemblement de soutien
L’extrême gauche s’est aussi prononcée. Dès le 1er janvier Le NPA-A, la formation des anciens candidats à la présidentielle Philippe Poutou et Olivier Besancenot, déclare « se ten[ir] aux côtés de la jeunesse, des travailleurs et travailleuses d’Iran » et apporte « tout [son] soutien aux peuples d’Iran en lutte contre la dictature, contre la vie chère et les injustices ».
Les autres principales formations révolutionnaires et anticapitalistes ont toutes manifesté leur solidarité avec le mouvement de protestation en Iran entre le 2 et le 12 janvier : Révolution permanente, le NPA Révolutionnaires et Lutte ouvrière.
Une majorité des forces de gauche devraient vraisemblablement exprimer leur soutien aux manifestants iraniens à Paris, place du Panthéon le samedi 17 janvier à 15h, à l’appel d’organisations de la diaspora et des principaux syndicats.
Dans un communiqué commun, la CGT, FSU, CFDT, Unsa et Solidaires « réaffirment leur attachement indéfectible à la solidarité internationale entre les travailleuses et les travailleurs et entre les peuples » et « appellent les autorités françaises » à agir pour « exiger la fin immédiate de la répression ».
